Petits pays, grands atouts: les «superpouvoirs» de la Finlande et du Luxembourg

À l’occasion de sa visite au Luxembourg, le président finlandais Alexander Stubb a évoqué la géopolitique, les technologies et la manière dont les «petits» pays peuvent mobiliser leurs atouts de niche. Quatre projets illustrent cette démarche.

À l’invitation de Leurs Altesses Royales le Grand-Duc et la Grande-Duchesse, Alexander Stubb, président de la République de Finlande, et la Première dame Suzanne Innes-Stubb, ont effectué une visite d’État officielle au Luxembourg les 29 et 30 septembre 2026.

Un monde façonné par la géopolitique et la technologie

Dans son discours-programme, intitulé «Valeurs, intérêts et pouvoir à l’ère de la compétition stratégique», le président Stubb a décrit un ordre mondial façonné par deux grands facteurs: la géopolitique et une révolution technologique rapide. Selon lui, la compétition géopolitique affaiblit les règles et les institutions internationales, et favorise l’émergence de coalitions et de transactions plus ponctuelles. Dans le même temps, les progrès de l’intelligence artificielle (IA), de la biotechnologie et de la robotique présentent à la fois des possibilités et des risques.

Le changement climatique constitue un troisième facteur, lié aux deux premiers: il peut contribuer aux conflits géopolitiques, tandis que les technologies peuvent aider à y répondre. Le président Stubb a examiné ces facteurs sous l’angle des valeurs, des intérêts et du pouvoir, et a évoqué les similitudes entre le Luxembourg et la Finlande.

«Nous partageons des valeurs: la démocratie, la liberté, la justice, l’égalité, les droits humains, les droits fondamentaux, l’État de droit, les institutions internationales, et nous avons des intérêts [communs]», a déclaré le président Stubb. «Parfois, ils diffèrent, mais souvent, ils partent de la sécurité de base, puis évoluent vers le bien-être et la société. Mais ce qui nous manque, c’est le pouvoir par rapport à des acteurs plus importants comme les États-Unis et la Chine. Notre pouvoir repose sur notre influence et notre influence vient des informations que nous pouvons partager. Je pense que nous sommes tous deux très influents au regard de notre taille.»

Au cours de la visite, Luxinnovation a coordonné une session consacrée à la recherche et à l’innovation, qui illustre cette collaboration. 

Quatre projets répondant à des défis sociétaux ont été présentés:

    • EAGLE-1 (SES) : un système européen de distribution quantique de clés par satellite, associé à des réseaux terrestres, qui permet une distribution sécurisée de clés dans l’Union européenne et au-delà. La Finlande participe à l’initiative NordicQCI, dont la station optique au sol est reliée à EAGLE-1;
    • IrriWatch (Hydrosat) : une plateforme reposant sur l’IA qui combine l’imagerie thermique par satellite et l’analyse agronomique pour surveiller la consommation d’eau des cultures et les performances de l’irrigation. Elle est déjà déployée dans plus de 70 pays;
    • Clinical Data Foundry (Luxembourg Institute of Health): un dispositif sécurisé et standardisé de collecte, d’analyse et de partage des données de santé au moyen d’espaces de données fédérés et de technologies quantiques sécurisées, tout en protégeant la vie privée des patients. Une éventuelle coopération avec des partenaires finlandais est en discussion;
    • Infrastructure européenne de données génomiques (LETZDATA – Luxembourg Data Factory et Luxembourg National Data Service, LNDS): une collaboration avec Findata, l’autorité finlandaise chargée des autorisations d’accès aux données sociales et de santé. S’appuyant sur le protocole d’accord de septembre 2025, elle mobilise les espaces européens de données de santé et les infrastructures numériques liées au génome pour soutenir l’innovation dans les soins de santé et la médecine de précision.

«Quatre projets solides. Quatre équipes engagées. Une conviction claire: les petits pays qui se concentrent sur leurs atouts peuvent jouer un rôle de premier plan dans les technologies qui comptent le plus», a souligné Mario Grotz, CEO de Luxinnovation.

La coopération plutôt que la compétition

L’IA n’est pas neutre du point de vue des valeurs, en particulier lorsqu’elle est associée à la biotechnologie. Elle soulève des questions fondamentales sur la manière dont cette technologie doit être développée et encadrée. Dans un monde concurrentiel, le président Stubb a demandé: «Voulez-vous coopérer ou faire basculer cette compétition dans le conflit?» Il a défendu l’idée que la coopération peut encadrer la compétition, et que la Finlande et le Luxembourg font partie des pays qui défendent les institutions, les règles et les normes internationales.

Le président Stubb et le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre avaient récemment présenté aux Nations unies une déclaration visant à encadrer l’IA à trois niveaux: entre les entreprises, au sein des gouvernements et entre eux, ainsi qu’à l’échelle mondiale par l’intermédiaire de l’ONU. Selon le président Stubb, le Luxembourg a immédiatement soutenu cette initiative. À ce jour, une trentaine d’autres pays et la Commission européenne ont adhéré à cet appel, notamment le Canada, Singapour, la France, l’Allemagne et les Émirats arabes unis

Si vous maîtrisez une partie de la technologie, vous pouvez aussi contribuer à la réglementation" — Alexander Stubb, président de la République de Finlande

Il a présenté trois approches possibles de l’IA: rivaliser sans limites, coopérer ou ralentir son développement. Il privilégie la coopération, estimant qu’un ralentissement est irréaliste. Le président Stubb a déclaré: «Je suis très optimiste quant à notre capacité, en tant qu’êtres humains, à prendre une décision qui remettra les choses sur la bonne voie.»

Jens Kreisel, recteur de l’Université du Luxembourg, a exprimé une idée similaire dans son discours de bienvenue: «Aucune université, aucun pays et aucune discipline ne peuvent relever seuls les grands défis de notre époque. […] Le jugement humain, la confiance et la collaboration deviennent plus importants, et non moins.»

Par ailleurs, Sanna Alaranta, Senior Advisor for European R&D and Innovation Support chez Luxinnovation, a communiqué des chiffres préliminaires sur Horizon Europe. La Finlande a reçu près de 1,5 milliard EUR au titre du programme et le Luxembourg 316 millions EUR à ce jour. Les deux pays reçoivent la majeure partie de leur financement dans le domaine du numérique, de l’industrie et de l’espace. Pour la Finlande, le deuxième domaine est celui de l’alimentation, de l’agriculture et des ressources naturelles; pour le Luxembourg, il s’agit du climat, de l’énergie et de la mobilité.

Le Luxembourg et la Finlande comptent 286 collaborations dans le cadre d’Horizon Europe, et la Finlande est le 15e pays partenaire du Luxembourg en matière de collaboration. Mme Alaranta a mis en avant trois projets:

  • ACUMEN a développé un jumeau numérique assisté par l’IA pour la gestion multimodale du trafic. L’Université Aalto en a assuré la coordination. Les partenaires luxembourgeois comprennent LuxMobility et S.L.A., ainsi que le Luxembourg Institute of Science and Technology et l’Université du Luxembourg.
  • AMAZING-6G teste 14 cas d’usage de la 6G dans les domaines de la santé, de la sécurité publique, de l’énergie et des transports. OQ Technology, au Luxembourg, collabore avec VTT, l’Institut météorologique finlandais et Aurora Powertrains, en Finlande.
  • CitComTeF, qui relève du programme pour une Europe numérique, est un centre d’essai et d’expérimentation consacré à l’IA dans les villes et les communautés intelligentes.

«Comme l’a souligné le président Stubb, nous pourrions faire davantage et multiplier les collaborations entre le Luxembourg et la Finlande, car nos valeurs et nos objectifs présentent de nombreuses similitudes», a déclaré Mme Alaranta.

Une place dans la chaîne technologique

Le président Stubb a décrit trois intérêts de sécurité auxquels chaque pays est confronté à l’ère de l’IA: la sécurité nationale, économique et sociétale.

La sécurité nationale couvre la défense et la résilience cyber, notamment face aux cyberattaques que l’IA peut désormais générer avec ou sans intervention humaine. La sécurité économique suppose de disposer de quelques points névralgiques : des technologies ou des ressources dont dépendent d’autres pays au sein de la «chaîne de valeur de l’IA», qui comprend plusieurs niveaux, de l’énergie et des matières premières critiques aux puces, à la puissance de calcul et aux applications.

Aucun pays ni aucune entreprise ne contrôlera à lui seul l’ensemble de cette chaîne. Y occuper une place donne donc à un pays la possibilité de faire entendre sa voix. «C’est plutôt une bonne nouvelle pour les petits pays comme la Finlande et le Luxembourg, car nous avons la capacité de participer à cette compétition», a déclaré le président Stubb. «Si vous maîtrisez une partie de la technologie, vous pouvez aussi contribuer à la réglementation.»

Selon lui, la sécurité sociétale est l’intérêt le plus souvent oublié. Alors que l’IA transforme l’économie et le travail, les sociétés doivent rester résilientes. La question est de savoir si la transition vers une économie fondée sur l’IA peut préserver la valeur humaine et la dignité.

Les petits pays qui se concentrent sur leurs atouts peuvent jouer un rôle de premier plan dans les technologies qui comptent le plus."
— Mario Grotz, CEO de Luxinnovation

Le président Stubb a souligné que la puissance militaire dépend aujourd’hui bien davantage des technologies que du nombre de troupes. Il distingue deux voies pour les petits pays comme le Luxembourg et la Finlande : exercer un pouvoir géopolitique par l’intermédiaire de l’Union européenne et développer un pouvoir technologique grâce à quelques technologies de niche. L’espace et le quantique sont également des domaines de force communs aux deux pays. Il a décrit le Luxembourg et la Finlande comme des pays «petits, mais intelligents»: selon lui, allier la petite taille à l’intelligence permet d’exercer une influence.

Le président Stubb a conclu en expliquant que les dépendances stratégiques doivent être examinées sous trois angles. Le premier consiste à déterminer de quoi un pays dépend auprès d’autres pays. Le deuxième, qu’il juge plus important, consiste à examiner de quoi les autres pays dépendent auprès d’un pays donné. Pour la Finlande, il a cité les brise-glaces, les réseaux de télécommunications, les satellites, les technologies quantiques ainsi que les plus importantes réserves de nickel et de cobalt d’Europe. Le troisième angle est la diversification, afin qu’aucun pays ne devienne excessivement dépendant d’un seul partenaire.

Les organisations qui souhaitent explorer les possibilités de financement européen de la R&D ou d’une collaboration avec des partenaires peuvent contacter Luxinnovation pour obtenir un accompagnement.

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